LA PLACE DU 22 MAI
Le projet politique d'Aimé Césaire
La statue de Trénelle « Martiniquais, souviens-toi », en hommage aux luttes du peuple martiniquais, est une commande d'Aimé Césaire à Khokho RENÉ-CORAIL, artiste martiniquais, pour symboliser la libération des esclaves.
L'initiative foyalaise du 22 mai 1971 a rempli son rôle. Le maire, Aimé Césaire, a fait de cette date la « journée du maire », un jour de congé pour les écolier·ères, le personnel municipal et les Foyalais·es. Les organisations syndicales ouvrières et de l'éducation se sont mobilisées et ont inscrit cette journée dans leurs revendications.
Par cette inauguration solennelle, Césaire a voulu rétablir l'histoire et rendre hommage à toutes les personnes esclavisées dont les révoltes successives ont préparé et arraché l'émancipation.
Le discours inaugural d'Aimé Césaire (1971)
Eh bien, Martiniquaises et Martiniquais, voilà l'événement que nous célébrons aujourd'hui et que commémore la statue émouvante de René-Corail : une liberté non pas octroyée, mais arrachée de haute lutte ; une émancipation non pas concédée, mais conquise.
Et maintenant, regardez la statue de René-Corail : c'est une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d'une main, peut-être son enfant mort, brandit de l'autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat.
L'emplacement
Trois rues, trois symboles
L'œuvre se trouve à la Place du 22 mai, à Trénelle, quartier populaire de Fort-de-France, et fut inaugurée le 22 mai 1971 par Aimé Césaire.
Elle est placée au confluent de trois rues — la rue Jean-Jacques Rousseau, le boulevard Patrice-Lumumba et la rue Gérard-Nouvet. Trois rues, trois symboles : la pensée révolutionnaire, l'action révolutionnaire anticolonialiste, et la jeunesse martyre, victime des exactions colonialistes.
Le 22 mai 1848 : « En trente ans, quatre, cinq insurrections nègres. » Aimé Césaire, citant Schœlcher, rappelle que la liberté ne fut pas octroyée mais arrachée par les insurgés eux-mêmes, malgré les décrets du 4 mars et du 27 avril 1848 qui voulaient « faire attendre » les esclaves.
Khokho RENÉ-CORAIL, l'artiste
Joseph René-Corail dit Khokho (1932-1998) affirme lui-même être d'abord un potier, un céramiste, très porté sur les transformations de la matière : le bois, la terre, l'oxydation… le fer.
Artiste engagé, révolté, marqué par l'histoire coloniale de la Martinique et militant pour l'émancipation de son peuple, Khokho RENÉ-CORAIL propose un point de vue radicalement nouveau sur l'abolition de l'esclavage : une femme noire brandissant une arme.
Révolutionnant les représentations coloniales classiques, il impose une figure féminine et maternelle, inspirée de son histoire personnelle, de la lutte quotidienne de sa mère pour le nourrir et l'éduquer.
Galerie
L'œuvre
Martiniquais, souviens-toi — statue commémorative (1971) en fer soudé fixé sur un pan de mur. 500 × 100 cm. Œuvre de Joseph René-Corail dit Khokho (1932-1998).
C'est une « grande négresse » (in discours d'inauguration d'Aimé Césaire du 22 mai 1971), résolument penchée vers l'avant, qui brandit une arme en même temps qu'elle soutient son enfant blessé ou mort.
Fixé à un pan de mur rugueux, enduit de crépi, un enchevêtrement de barres de métal et de plaques noires… y habite un corps décharné mais vaillant, armé et guerrier. Elle surgit de son écrin végétal, où elle était tapie, pour jaillir et conquérir sa liberté.
L'allure guerrière de l'œuvre de Khokho est renforcée par l'utilisation de bouts de fer pointus et acérés. Une gestuelle suggérant le mouvement, la lutte.
Khokho RENÉ-CORAIL, avec cette œuvre majestueuse, d'une grande rigueur esthétique, d'une force, d'une vitalité exceptionnelle et riche de symboles, nous invite à comprendre la portée de l'action politique du poète Aimé Césaire, son rôle de visionnaire et sa volonté de valoriser celles et ceux qui ont lutté pour la dignité humaine.